La bataille - Gergoviae Pueri - Hauts grades REAA

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La bataille

Tentative malheureuse contre Gergovie.

Julius Caesar - De bello gallico Livre 7  §44 et suivants-
Traduction : traduction française de la Collection Nisard, 1865.




     Au milieu de ces pensées, il crut avoir trouvé une occasion favorable. Car, en visitant les travaux du petit camp, il vit qu'il n'y avait plus personne sur la colline qu'occupait l'ennemi les jours précédents, et en si grand nombre qu'à peine en voyait-on le sol.   Étonné, il en demande la cause aux transfuges, qui chaque jour venaient en foule se rendre à lui.   Tous s'accordent à dire, ce qu'il savait déjà par ses éclaireurs, que le sommet de cette colline étant presque plat, mais boisé et étroit du côté qui conduisait à l'autre partie de la ville,   les Gaulois craignaient beaucoup pour ce point, et sentaient que si les Romains, déjà maîtres de l'autre colline, s'emparaient de celle-ci, ils seraient pour ainsi dire enveloppés sans pouvoir ni sortir ni fourrager.   Vercingétorix avait donc appelé toutes ses troupes pour fortifier cet endroit.
Sur cet avis, César y envoie, au milieu de la nuit, plusieurs escadrons, avec ordre de se répandre dans la campagne d'une manière un peu bruyante.   Au point du jour, il fait sortir du camp beaucoup d'équipages et de mulets, qu'on décharge de leurs bagages ; il donne des casques aux muletiers, pour qu'ils aient l'apparence de cavaliers, et leur recommande de faire le tour des collines.   Il fait partir avec eux quelques cavaliers qui doivent affecter de se répandre au loin. Il leur assigne à tous un point de réunion qu'ils gagneront par un long circuit.   De Gergovie, qui dominait le camp, on voyait tous ces mouvements, mais de trop loin pour pouvoir distinguer ce que c'était au juste.   César détache une légion vers la même colline ; quand elle a fait quelque chemin, il l'arrête dans un fond et la cache dans les forêts.   Les soupçons des Gaulois redoublent, et toutes leurs troupes passent de ce côté.   César, voyant leur camp dégarni, fait couvrir les insignes, cacher les enseignes, et défiler les soldats du grand camp dans le petit, par pelotons pour qu'on ne les remarque pas de la ville ; il donne ses instructions aux lieutenants qui commandent chaque légion,   et les avertit surtout de contenir les soldats que l'ardeur de combattre et l'espoir du butin pourraient emporter trop loin ;   il leur montre le désavantage que donne l'escarpement du terrain ; la célérité seule peut le compenser ; il s'agit d'une surprise et non d'un combat.   Ces mesures prises, il donne le signal, et fait en même temps monter les Héduens sur la droite par un autre chemin.
  De la plaine et du pied de la colline jusqu'au mur de la ville il y avait douze cents pas en ligne droite, sans compter les sinuosités du terrain.   Les détours qu'il fallait faire pour monter moins à pic augmentaient la distance.   À mi-côte, les Gaulois avaient tiré en longueur, et suivant la disposition du terrain, un mur de six pieds de haut et formé de grosses pierres, pour arrêter notre attaque ; et laissant vide toute la partie basse, ils avaient entièrement garni de troupes la partie supérieure de la colline jusqu'au mur de la ville.   Au signal donné, nos soldats arrivent promptement aux retranchements, les franchissent et se rendent maîtres de trois camps.   Le succès de cette attaque avait été si rapide, que Teutomatos, roi des Nitiobroges, surpris dans sa tente, où il reposait au milieu du jour, s'enfuit nu jusqu'à la ceinture, eut son cheval blessé, et n'échappa qu'avec peine aux mains des pillards.
     César ayant atteint son but, fait sonner la retraite et faire halte à la dixième légion, qui l'accompagnait.   Mais les autres n'avaient pas entendu le son de la trompette, parce qu'elles étaient au-delà d'un vallon assez large ; et bien que, pour obéir aux ordres de César, les lieutenants et tribuns s'efforçassent de les retenir,   entraînées par l'espérance d'une prompte victoire, par la fuite des ennemis, par leurs anciens succès, et ne voyant rien de si difficile qu'elles n'en pussent triompher par leur courage, elles ne cessèrent leur poursuite qu'aux pieds des murs et jusqu'aux portes de la ville.   Un cri s'étant alors élevé de toutes les parties de l'enceinte, ceux qui étaient les plus éloignés, effrayés de cette confusion soudaine, croient les Romains dans la ville et se précipitent des murs.   Les mères jettent du haut des murailles des habits et de l'argent, et s'avançant, le sein découvert, les bras étendus, elles supplient les Romains de les épargner et de ne pas agir comme à Avaricum, où l'on n'avait fait grâce, ni aux femmes ni aux enfants.   Quelques-unes, s'aidant de main en main à descendre du rempart, se livrèrent aux soldats.   L. Fabius, centurion de la huitième légion, qui, ce jour même, avait dit dans les rangs, qu'excité par les récompenses d'Avaricum, il ne laisserait à personne le temps d'escalader le mur ayant lui, ayant pris trois de ses soldats, se fit soulever par eux et monta sur le mur. Il leur tendit la main à son tour, et les fit monter un à un.
     Cependant, ceux des Gaulois qui, comme nous l'avons dit, s'étaient portés de l'autre côté de la ville pour la fortifier, aux premiers cris qu'ils entendent, et pressés par les nombreux avis qu'on leur donne de l'entrée des Romains dans la ville, détachent en avant leur cavalerie et la suivent en foule.   Chacun, à mesure qu'il arrive, se range sous les murs, et augmente le nombre des combattants.   Leurs forces s'étant ainsi grossies, les femmes, qui, un instant auparavant, nous tendaient les mains du haut des remparts, s'offrent aux Barbares, échevelées suivant leur usage, et les implorent en leur montrant leurs enfants.   Les Romains avaient le désavantage et du lieu et du nombre ; fatigués de leur course et de la durée du combat, ils ne se soutenaient plus qu'avec peine contre des troupes fraîches et sans blessures.
  César, voyant le désavantage du lieu, et les forces de l'ennemi croître sans cesse, craignit pour les siens, et envoya au lieutenant T. Sextius, qu'il avait chargé de la garde du petit camp, l'ordre d'en faire sortir les cohortes et de les poster au pied de la colline sur la droite des Gaulois,   afin que, s'il voyait nos soldats repoussés, il forçât les ennemis à ralentir leur poursuite, en les intimidant ;   lui-même s'avançant à la tête de la légion un peu au-delà du lieu où il s'était arrêté, attendit l'issue du combat.
     Tandis qu'on se battait avec acharnement et corps à corps, les ennemis forts de leur position et de leur nombre, et les nôtres de leur valeur, on vit tout à coup paraître, sur notre flanc découvert, les Héduens que César avait envoyés par un autre chemin, pour faire diversion sur notre droite.   La ressemblance de leurs armes avec celles des Barbares alarma vivement nos soldats ; et quoiqu'ils eussent le bras droit nu, signe ordinaire de paix, ceux-ci crurent cependant que c'était un artifice de l'ennemi employé pour les tromper.   En même temps, le centurion L. Fabius, et ceux qui étaient montés avec lui sur le rempart, furent enveloppés, et précipités sans vie du haut de la muraille.   M. Pétronius, centurion de la même légion, se vit accablé par le nombre comme il s'efforçait de briser les portes ; ayant déjà reçu plusieurs blessures et désespérant de sa vie, il s'adresse aux hommes de sa compagnie qui l'avaient suivi : "Puisque je ne puis me sauver avec vous, dit-il, je veux du moins pourvoir au salut de ceux qu'entraîné par l'amour de la gloire, j'ai conduits dans le péril. Usez du moyen que je vous donnerai de sauver vos jours."   Aussitôt il se jette au milieu des ennemis, en tue deux, et écarte un moment les autres de la porte.   Comme les siens essayaient de le secourir : "En vain, dit-il, tentez-vous de me conserver la vie ; déjà mon sang et mes forces m'abandonnent. Éloignez-vous donc tandis que vous le pouvez et rejoignez votre légion." Un moment après, il périt en combattant, après avoir ainsi sauvé ses compagnons.
     Nos soldats, pressés de toutes parts, furent repoussés de leur poste avec une perte de quarante-six centurions ; mais la dixième légion, placée comme corps de réserve dans une position un peu plus avantageuse, arrêta les ennemis trop ardents à nous poursuivre.   Elle fut soutenue par les cohortes de la treizième, venue du petit camp et postée un peu plus haut, sous les ordres du lieutenant T. Sextius.   Dès que les légions eurent gagné la plaine, elles s'arrêtèrent et firent face à l'ennemi.   Vercingétorix ramena ses troupes du pied de la colline dans ses retranchements. Cette journée nous coûta près de sept cents hommes.
Le lendemain César assembla les troupes, et reprocha aux soldats leur imprudence et leur cupidité : "Ils avaient eux-mêmes jugé de ce qu'il fallait faire, et jusqu'où l'on devait s'avancer ; ils ne s'étaient point arrêtés au signal de la retraite ; ni les tribuns ni les lieutenants n'avaient pu les retenir.   Il leur représenta le danger d'une mauvaise position, et leur rappela sa conduite au siège d'Avaricum, lorsque, surprenant l'ennemi sans chef et sans cavalerie, il avait renoncé à une victoire certaine, plutôt que de l'acheter par la perte même légère qu'aurait entraînée le désavantage du lieu.   Autant il admirait leur courage, que n'avaient pu arrêter ni les retranchements de l'ennemi, ni l'élévation de la montagne, ni les murs de la ville, autant il les blâmait d'avoir cru, dans leur insubordination présomptueuse, juger mieux que leur général du succès et de l'issue de l'événement ;   il ajouta qu'il n'aimait pas moins dans un soldat la modestie et la retenue que la valeur et la magnanimité."
Tel fut le discours de César, à la fin duquel il releva le courage des soldats ; il leur dit de ne pas se laisser abattre par cet événement, et de ne point attribuer au courage de l'ennemi ce qu'il n'avait dû qu'à sa bonne position ; et persistant dans ses projets de départ, il fit sortir les légions du camp et les mit en bataille sur un terrain favorable.   Vercingétorix descendit aussi dans la plaine : après une légère escarmouche de cavalerie, où César eut le dessus, il fit rentrer ses troupes.   Il en fut de même le lendemain ; jugeant alors l'épreuve suffisante pour rabattre la jactance des Gaulois et raffermir le courage des siens, il décampa pour se rendre chez les Héduens.   Les ennemis n'essayèrent même pas de le suivre, et le troisième jour, il arriva sur les bords de l'Allier, rétablit le pont et le passa avec l'armée.

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